Heartfiction / Klara Beck

Exposition à Strasbourg à l’Espace Insight des photographies de Klara Beck issus des résidences de la photographe strasbourgeoise en 2008 et 2009 à la frontière biélorusso-polonaise. Du 23 octobre au 14 novembre 2009.

Entre documentaire et fiction, histoire naturelle et histoire intime, Heartfiction est une série de photographies saisies par Klara Beck au fil des saisons sur le site de Bialowieza. Bialowieza, Pologne orientale, ancienne terre de chasse des rois de Pologne, dernière grande forêt primaire d’Europe – le lieu est propice à une recherche du temps perdu. Ce milieu naturel protégé, non entamé par l’histoire humaine, apparaît dans les photos de Klara Beck comme le gardien d’une certaine continuité de l’histoire, de la mémoire. Mais Klara Beck interroge ici cette illusion de permanence : dans le face à face entre les arbres séculaires et la vie quotidienne des hommes, c’est l’écart entre mémoire, fiction, histoire qui se révèle et déconstruit le mythe des retrouvailles possibles avec la mémoire des lieux. Pourtant, entre la forêt, ses habitants et les activités humaines alentour, les liens qui se découvrent au fil des photographies laissent place à de toutes nouvelles fictions, faites de liens tissés à même le monde.

« Heartfiction est une fiction, un documentaire, une enquête, une errance entre les arbres où je reviens sur mes pas, refais concorder les temps, pour être à la fois là, maintenant et présente à mon histoire. Je raconte cet espace auquel j’appartiens et que je ne connais pas. Je reviens en moi à des temps oubliés. La forêt a brouillé les pistes convenables et convenues, a laissé approcher ces images. Beaucoup de mes travaux observent la distance entre l’homme et le monde. Dans Heartfiction, il s’agit plus directement du monde et de moi. La forme narrative du docu-fiction permet d’accéder à la dimension intime du projet, à ce qui me place dans le monde et dans ma vie. Le documentaire porte sur la perception d’une réalité passée, sur la mémoire et le souvenir, sur tout ce qui entretient les fictions intérieures, tout ce qui sous-tend les mythes de notre histoire enfouie. Il est aussi une fiction rêveuse qui fait cohabiter les projections intimes, la réalité factuelle et la pression extérieure.

Comme dans les autres travaux de l’ensemble “Ici et les autres”, j’essaye d’établir ce point de contact entre des univers intérieurs et extérieurs, où l’extérieur, le monde, est considéré à la fois horizontalement, comme espace géographique fait de nature sauvage et de lieux domestiqués, et verticalement dans sa continuité historique de mémoires accumulées. Je veux faire de ce contact un point de rencontre pacifique dans le voisinage des arbres. Ils sont sources et cadres ; chacun d’entre eux un monde d’espaces et d’histoires autonomes.

Car l’Arbre est une expansion immobile et nourricière qui porte dans ses entrailles les mystères de la vie et de la connaissance. L’apaisement qui vient de la rêverie à proximité des arbres tient de leur solidité, de leur immobilité d’êtres enracinés, et en même temps de cette plasticité qui leur permet de chercher en bas dans la terre la force d’aller par toutes les fibres aériennes de leur structure vers le ciel et la lumière. La rêverie nous porte à les saisir pour ce qu’ils sont : des planètes, des galaxies, des univers. Sous leur ombrage, si l’été est calme et chaud, dans le bruissement à peine audible des feuilles, notre rêverie vraie, spontanée, éphémère, nous emporte dans l’harmonie de leurs formes et de leurs textures vers une rondeur ancienne. 

Et si nous les savons naissants, grandissants et un jour mourants, leur temps nous semble une éternité et leur devenir nous échappe pour partager un instant avec eux, leur vie à l’échelle d’un monde entier. Ainsi dans le rêve et la présence, ils sont les témoins de mes rencontres et mes compagnons. »

Klara Beck